Les moyens linguo-stylistiques de letude du texte

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L'argument pathétique renvoie plutôt aux effets de caractère psychologique que l'orateur doit susciter chez le destinataire : il doit notamment chercher à l'émouvoir. L'argument logique renvoie à l'argumentation même que l'orateur développe c'est-à-dire à la dialectique du discours aux preuves qu'il choisit et à la manière qu'il a de les agencer.

Le travail du texte. — S'il est vrai que l'art oratoire est un tout et comme l’appelait G. Molinié que la personne physique de l'orateur son sens de la gestualité son vêtement même importent il reste qu'il se réalise essentiellement dans l'élaboration du discours. Le discours est conçu comme un acte de langage complexe traditionnellement divisé en quatre temps qu'on désigne par quatre termes techniques repris par calque des traités de rhétorique en langue latine : l'invention la disposition l'élocution et l'action. Les trois premiers correspondent à des phases préparatoires du discours le quatrième à sa profération même :

— L'invention : moment liminaire de la recherche des arguments appelés à être développés en liaison avec le sujet à traiter.

— La disposition : moment où l'on organise ces arguments et où plus généralement l'on fait le plan du discours — lequel en principe s'articule en quatre parties : a) l'exorde qui notamment dans le genre judiciaire consiste à rendre l'auditoire bienveillant ; b) la narration ou exposé des faits ; c) la confirmation qui consiste en l'exposé des arguments censés conduire à la conclusion souhaitée (elle inclut la réfutation des arguments adverses) ; d) la péroraison qui en principe est à la fois récapitulation des arguments et appel direct à l'auditoire (non plus comme au début pour susciter sa bienveillance mais son enthousiasme sa pitié ou son indigna­tion).

— L'élocution : moment encore préparatoire qui concerne l'écriture même du discours notamment sa forme ou style. Cette exigence stylis­tique sur laquelle insiste beaucoup Aristote se laisse définir à partir de la notion clef de convenance. Il faut qu'il y ait un rapport aussi étroit que possible entre l'objet traité et la manière de le traiter.

L'action : c'est «la prononciation effective du discours» ce qu'il peut impliquer d'effets de voix de mimique et de gestique». Aristote définissait le genre dramatique et le genre épique res­pectivement à partir du théâtre de Sophocle et de l'épopée homé­rique. Autrement dit au moins au départ sa démarche était empirique et inductive. Toutefois la présentation qu'il fait de ces genres l'influence platonicienne aidant se laisse interpréter comme archétypique et anhistorique. De fait même si l'on admet qu'un genre (littéraire ou non) puisse faire l'objet d'infléxions historiques il faut néanmoins postuler que la permanence l'emporte sur le change­ment pour que l'idée même de genre c'est-à-dire de généricité tex­tuelle ait un sens.

De manière générale les linguistes modernes postulent cette généricité sans laquelle l'idée même de typologie textuelle paraît impossible. Il nous semble que cette « réévaluation » moderne de la généricité textuelle a revêtu deux formes: ou bien elle privilégie la dimension locutoire du texte ou bien elle privilégie sa dimension illocutoire.

II s'agit de mettre en évidence des constantes ou invariants structuraux des textes appartenant à un même genre. Le forma­lisme russe des années 20 ou la sémantique structurale d'A. J. Greimas dans les années 60 se rejoignent ainsi pour essayer de montrer qu'il y a par exemple des structures types du récit qui sont en nombre fini ce qui signifie que les relations entre les personnages tout comme l'enchaînement des événements obéissent à des sché­mas par certains côtés préétablis et à ce titre partiellement prévi­sibles. En ce sens on peut admettre qu'il existe une grammaire des genres ce qui revient à dire qu'un genre (romanesque théâtral etc.) se définit essentiellement par l'invariance de certaines relations formelles entre les composantes textuelles qui le cons­tituent.

Probablement plus moderne que l'approche précédente qui à bien des égards n'est qu'une transposition dans le plan textuel des hypothèses structuralistes elle renoue en profondeur avec l'an­tique approche aristotélicienne.


8. Liens de la linguistique textuelle avec la stylistique

Il faut bien préciser le fait que la linguistique est étroitement liée à la stylistique et surtout à la stylistique fonctionnelle.

La stylistique est à la fois une méthode et une pratique c'est-à-dire une discipline. On en a longtemps gauchi la spécificité voire contesté même l'existence en la subordonnant à son objet évident : le style. Or cette évidence est apparue à tort ou à raison de plus en plus opaque ; on a semblé se perdre parmi des définitions contradictoires du style ; on est allé jusqu'à dissoudre la réalité de cet objet; on est ainsi arrivé à une situation bien décevante : un champ de décombres où l'on ne fait plus de stylistique que par provocation ou par défaut ou par substitution. Situation paradoxale après la grande floraison des études de langue ces dernières années ; mais situation finalement satisfaisante pour l'esprit routinier comme pour l'innovateur systématique.

Il est cependant dommage de ne pas profiter d'un moment privilégié dans notre époque : celui qui relie l'irremplaçable acquis des recherches classiques et traditionnelles précieux piments des développements actuels les plus modernes. La sagesse consiste donc à partir de la stylistique et non du style. On installe au départ une praxis et on examine ce qu'on trouve à la fin.

On admet qu'il s'agit d'analyser des faits langagiers. Mais quels faits ? Il est possible d'y voir plus clair en situant la discipline par rap­port à d'autres avec lesquelles elle a partagé le vaste mouvement herméneutique de notre période : la linguistique la sémiotique et la critique.

La stylistique est partie de la linguistique entendue au sens de science du langage. Il ne faut pas être dupe de ce terme de science surtout à cause des connotations de sciences exactes qui lui sont indûment et comme par atavisme attachées. Mais on peut appeler science l'investigation systématique et technique du domaine particulier de l'activité humaine qu'est le langage : une telle science la linguistique comprend incontestablement des disciplines diverses : phonétique et phonologie sémantique lexicologie syntaxe (pour ne citer que des domaines bien connus)... stylistique. L'objet de chacune de ces discipli­nes est plus ou moins manifesté mais on conçoit aisément qu'il s'agit chaque fois d'une aire à délimiter dans le phénomène linguistique. En tout cas linguistique n'est pas pris au sens d'une théorie linguistique spéciale.

La relation avec la sémiotique permet de préciser les choses. Considérée moins dans la rigueur de la doctrine que dans son esprit et d'un point de vue global la sémiotique explore la portée significative vers l'extérieur — la significativité — d'un système sémiologique donné : le langage; elle emprunte donc une partie de ses méthodes à d'autres sciences qu'à la linguistique. Il n'empêche que les questions de représentativité de valeurs significatives sont au cœur de la problémati­que stylistique : décrire le fonctionnement d'une métaphore ou l'organisation d'une distribution de phrase c'est nécessaire ; mais cette opération n'a d'intérêt que si on peut aussi mesurer le degré du marquage langagier repéré en l'occurrence. Et cette mesure de près ou de loin est d'ordre sémiotique.

La critique enfin est un discours sur le discours littéraire ; elle est aussi la somme des moyens utilisables pour tenir un discours toujours plus éclairant et toujours plus intéressant ; parmi ces moyens qui vont de l'histoire à l'esthétique en passant par la grammaire historique la sociologie la psychologie et quantité d'autres approches figure la stylistique appliquée à la formation concrète du discours étudié. La science de la littérature qui cerne la littérarité de ces discours rencontre forcément les déterminations stylistiques des genres et des procédés. La stylistique est ainsi un instrument de la critique (et notamment de la critique d'attribution). Il est peut-être temps de dire clairement de quoi il s'agit ; mais on l'aura justement pressenti dans les lignes qui précèdent. En réalité il existe plusieurs stylistiques. Et d'abord d'une certaine façon il y eut comme une première stylistique dérivée de la phraséologie : c'est en gros la tradition de Ch.Bally. On part du principe que dans la pratique du langage on peut isoler des segments de discours identifier des faits langagiers et traduire de diverses façons des contenus sémanti­ques identiques. Par rapport à une sorte de degré zéro d'expression approchable à l'aide d'un dictionnaire idéologique qui contribue à éclairer les manipulations appliquées à l'ensemble des informations possibles on délimite un écart dans le discours occurrent. On aboutit ainsi à une stylistique des parlers populaire familier affectif commer­cial littéraire... ; mais à une stylistique générale de chaque parler et non à une stylistique individuelle. On peut même dans cet esprit établir des stylistiques comparées de langue à langue.

Apparemment opposée à cette démarche est la tendance issue des tra­vaux de poétique de R.Jakobson et parallèle aux études de style de G.Spitzer. On pose d'emblée pour objet un texte reçu comme littéraire et on essaie d'en scruter le fonctionnement linguistique de manière systématique de façon à en démonter la spécificité par opposition à d'autres voisins ou lointains ; on peut aussi étendre la visée à un groupe de textes présentant quelque homogénéité générique. Ces études se différencient des analyses de styles — l'art de juger ou d'écrire — de l'époque classique en ce qu'elles sont totalement dépourvues de perspectives axiologiques : il s'agit de démontage technique; mais l'objet est en partie le même.

Un domaine négligé parmi les recherches de ce genre est celui de la stylistique historique. Cette négligence conduit à enfoncer des portes ouvertes à dépenser beaucoup d'effort autour par exemple de tel emploi d'un démonstratif dans une tragédie de Racine alors qu'une approche plus large y aurait fait découvrir un simple usage commun à tout un état de langue. Autre conséquence non moins fâcheuse : le risque de ne plus oser faire de commentaire stylistique sur les textes écrits dans une langue qui n'est plus la nôtre. Il est donc urgent de promouvoir de multiples études synchroniques comme autant de tranches composant des ensem­bles articulés sur le devenir historique.

C'est par rapport à ces stylistiques-là que nous proposons ici des éléments de stylistique générale circonscrits au domaine du français moderne et orientés vers l'analyse des textes littéraires. Inutile de faire semblant de ne pas savoir ce qu'on cherche : caractériser une manière littéraire à la différence d'une autre qu'il s'agisse de différence d'auteurs d'œuvres ou de genres. On pose le postulat suivant : une manière littéraire est le résultat d'une structure langagière. Décrire une structure langagière c'est démonter les éléments qui la composent mais auxquels elle ne se réduit pas et mettre au jour les diverses grilles qui organisent ces éléments. Mais les structures langagières qu'on examine ne sont pas exactement celles de tout acte de langage en situation commune c'est-à-dire en fonction de communication ou de relation : ce sont celles qui correspondent au régime de littérarité. Les éléments et la grille d'organi­sation dont la combinaison détermine une manière littéraire donnée sont des faits langagiers envisagés exclusivement par rapport au régime de lit­térarité. D'autre part on ne considère que des procédés des moyens d'ex­pression des déterminations strictement formelles. Mais aussi jouant au niveau de la forme de l'expression le stylistique touche forcément la forme du contenu.

La pratique stylistique ne peut donc être que structurale.

On peut d'abord envisager de quoi est composé le champ stylistique.


9.Texte en cadres de la stylistique.

Toutes ces deux sciences sont unies par le même objet d’étude : LE TEXTE. Qu’est-ce que c’est donc un texte? Une certitude néanmoins. Il n'y a de stylistique que textuelle ne serait-ce qu'en raison des faits de macrostructure. Souvent au cours des développements précédents on a rencontré le texte véritable espace livré aux manœuvres stylistiques : celles-ci structurent celui-là qui condi­tionne la portée de ces manœuvres. C'est dire que se crée une sorte de consubstantialité entre la discipline d'approche la stylistique et son domaine privilégié la littérature. Evidemment il faut entendre texte au sens large : depuis l'unité qui se donne elle-même comme telle (scène chapitre poème) jusqu'à l'oeuvre complète et même à la série géné­rique. La question de l'unité inférieure ne saurait se régler éventuellement que par des procédures d'analyse critique: à l'artifice du découpage à fins purement expérimentales (ou résolument extra­scientifiques comme dans les contrôles de connaissances) ne saurait correspondre que l'artifice de la construction par l'analyste de manière à monter une pertinence quelconque dans l'élaboration langagière. Justement le texte est un montage par un côté ou par l'autre : montage de structures langagières à la production y compris montage plus automatique des modèles généraux d'expression par rapport aux types fondamentaux de discours; montage de grilles à la réception y compris montage plus conscient des procédures de saisie. Il est possible d'appréhender et de justifier un texte c'est-à-dire la constitution d'une suite discursive en texte à partir de chacune des articulations de ce double système de montage : quatre niveaux textuels ou quatre textes. Ces considérations conduisent à consacrer le caractère scripturaire de la littérature : il est certain qu'un art non-langagier relève d'autres systèmes sémiologiques ; mais le problème posé par l'oralité n'est pas celui d'une littérature orale. L'oralité ne saurait entrer en compte que par le biais de la représentation graphique d'une part et de la traduction stylistico-phonétique d'autre part des inflexions sonores propres à telle ou telle manière de locution ; elle ne saurait définir une littérarité constituer une pratique littéraire spécifique en lieu et place du scriptu­raire : une littérature orale est une littérature dont on enregistre par écrit la production. La production fixée ou les divers états fixés de la production transforment la mobilité des multiples possibles inhérente à différents actes de paroles en texte. Le stéréotype de répétitions orales sans cesse renouvelées a vocation textuelle ; la marque indélébile d'une unique prestation exclusivement orale si elle doit être conservée a vocation textuelle. Il ne faut donc pas confondre support matériel variable selon les occurrences et les situations et attribut essentiel du discours littéraire.

Ces remarques ne doivent pas conduire les amateurs à négliger la composante nucléaire du matériau stylistique : le son objet privilégié des esthètes qui se jouent dans la substance de l'expression. Mais n'oublions pas non plus que le matériau élémentaire lui-même de la mise en œuvre stylistique est le mot même si l'unité stylistique expérimentale est le texte. Une fois de plus c'est dans le dynamisme d'une tension que peut positive­ment se déployer l'activité du praticien de notre discipline.


10. Notion de style.

La notion de style est déterminante pour évaluer la convenance entre l'objet traité et la forme du discours. Le style composante centrale de l'élocution dans les genres rhétoriques devint naturellement une composante tout aussi centrale dans les genres poétiques une fois que ceux-ci furent réinterprétés par référence à ceux-là. Il en résulta que l'étude de la forme des genres poétiques ne fut plus seulement l'étude des moyens d'expression (prose contre vers) ou des modes d'imitation (imitation pure ou récit) mais finit par inclure aussi l'étude des niveaux de langue en convenance avec tel ou tel sujet (ainsi la langue de la tragédie ne saurait se confondre avec celle de la comédie) et accorda une place majeure aux éléments ornementaux que sont les figures de rhétorique pensées comme un élément essentiel du pouvoir de séduction que l'œuvre littéraire doit posséder à l'instar de tout discours (notamment le judiciaire).

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